jeudi 28 novembre 2013

Le DC-8 qui se prenait pour un chasseur !

Franchir le mur du son à bord d'un avion de ligne ? Facile me direz-vous, Concorde le faisait de manière journalière..non, pas Concorde, ni Tupolev 144, le fameux "Concordski", moi je vous parle de franchir le mur du son à bord d'un avion de ligne "lambda", un DC-8 pour être précis !

Le DC-8, le long-courrier de Douglas



Nous sommes le 21 août 1961, sur la fameuse base d'Edwards aux Etats-Unis. Le Douglas DC-8-43, immatriculé N9604Z se prépare pour un vol d'essai. Mais ce vol promet d'entrer dans l'histoire : en effet l'équipage a reçu pour mission de franchir le mur du son à bord de leur DC-8 ! L'équipage se compose de quatre hommes : Bill Magruder, pilote, Paul Patten, copilote, Joseph Tomich, ingénieur de vol et Richard Edwards, ingénieur d'essai.

L'équipage du vol : de G à D :  Joseph Tomich, Bill Magruder, Paul Patten et Richard Edwards


Le vol avait été préparé et approuvé par la direction de Douglas. La division des essais en vol de Douglas sera mise à contribution pour calculer tous les paramètres de vol et vérifier que l'opération était possible. Les aérodynamiciens vont ainsi trouver une méthode pour franchir le mur du son sans abîmer la structure de l'avion. Le plan de vol prévoit ainsi une montée à très haute altitude, avant de mettre l'avion en piqué avec un demi G de facteur de charge, ce qui doit être suffisant pour permettre à l'appareil de venir effleurer le mur du son. La vitesse atteinte en revanche n'était pas si élevée, vu que la vitesse du son est fonction de la densité de l'air et diminue avec l'altitude. L'équipage possède ainsi des cartes précises lui permettant de ne pas dépasser les limites structurelles de l'appareil.

Vue du cpckpit du DC-8

Le DC-8 avait décollé de Douglas à Long Beach avant de rallier Edwards…il n'est d'ailleurs pas tout à fait en condition de vol : un tracteur à endommagé les flaps le jour même du départ. Le DC-8 décolle donc, flaps rentrés, ce qui d'ordinaire est proscrit : l'avion peut en effet décoller sans flaps, mais en cas de perte d'un seul moteur au décollage, il va au tapis…heureusement tout se passe bien et le DC-8 peut rallier Edwards où il va tenter son vol record.

Le décollage sans flaps se passe bien, le DC-8 part avec à peine 30 minutes de carburant dans les réservoirs, et l'équipage fait monter l'avion à 52 000 pieds (plus de 15 600 mètres, déjà un record en soi !), avant que Bill Magruder ne pousse le manche pour mettre l'appareil en piqué sous un demi G. Il faut pour cela maintenir plus de 25 kilos de pression sur le manche. La vitesse commence à augmenter, d'abord doucement puis de plus en plus. Le trim reste au neutre pendant toute la manœuvre pour empêcher l'avion de redresser par lui-même. Le mécanicien navigant égrène la vitesse tous les 1000 pieds, mais à raison de presque 500 pieds à la seconde, il n'a pas beaucoup le temps de reprendre son souffle.

Un F-104 d'Edwards escorte le DC-8


Mach 0,9…puis Mach 0,96…l'appareil commence à vibrer légèrement…son empennage commence à se déformer - heureusement, les deux ailerons bougent dans la même direction - mais rapidement, les vibrations cessent…le DC-8 vole à présent à Mach 1,01 ! Objectif atteint !

Le DC-8 fonce maintenant vers le sol à la vitesse vertigineuse pour un liner de Mach 1,01…il est temps de redresser.  Magruder tire doucement sur le manche…et rien ne se passe ! Il tire alors plus fort, mais toujours rien…la tension monte d'un cran dans le cockpit. Les deux pilotes tentent alors de jouer sur le trim…qui ne veut pas bouger, rien à faire. Magruder prend alors une décision que seul un excellent pilote peut prendre : au lieu de tenter de redresser à tout prix, il va au contraire pousser sur le manche pour accentuer encore plus le piqué…mais son astuce marche : la pression est plus faible sur l'empennage, et l'avion réagit au manche. L'appareil se stabilise à 35 000 pieds, à une vitesse subsonique. Le petit run supersonique n'aura duré en tout et pour tout que 16 secondes, mais c'est un record qui est battu !

Quelques frayeurs, mais le défi est relevé !


De retour au sol, tout l'équipage est félicité par la direction de Douglas, avec à la clé une invitation à déjeuner par Jackson McGowen, le président de Douglas en personne. Le responsable des essais en vol de son côté, donne à chacun une prime de 1000$, ce qui équivaudrait à beaucoup plus aujourd'hui !

Toute l'équipe des essais en vol de Douglas pose pour une photo souvenir à l'issue du vol..


Ainsi, presque 10 ans avant Concorde, un appareil de transport civil avait franchi le mur du son. Il n'était pas conçu pour, et le fit une unique fois sans passagers, mais qu'importe ! Cette virée au dessus d'Edwards en dit long sur les capacités du DC-8 !

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