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lundi 13 janvier 2014

Kennedy et Concorde

4 juin 1963, Le président des Etats-Unis, John Kennedy, est au téléphone avec Najeeb Halaby, le président de la toute puissante FAA. Et le président est furieux, vraiment furieux, et ne se gêne pas pour le faire savoir. Quelle est donc la cause de son énervement ? C'est Concorde !

Le président est furieux...

Pour mieux comprendre cette journée, revenons un peu en arrière : en  novembre 1962, le projet Concorde prend son envol, avec la signature du traité de coopération entre la France et la Grande Bretagne. Je vous invite à relire l'article "l'épopée Concorde" pour plus de renseignements.

A cette époque, les américains ont de vagues ébauches, mais aucun projet similaire. Le sujet n'est pas à l'ordre du jour. Pourtant, plusieurs sont convaincus que c'est la prochaine étape. Parmi eux il y a justement le président de la FAA, Najeeb Halaby. C'est un proche de kennedy nommé à la tête de l'administration début 1961, et il va pousser le président américain à lancer un grand programme de supersonique civil. Pour parvenir à ses fins, il n'hésite pas à rappeler le risque que pose le programme concorde : les américains risquent de perdre leur leadership au niveau aéronautique, leur marché risque de se faire inonder de ces avions européens si ils ne font rien…il faut réagir, et les américains vont décider de mettre le paquet, sur recommandation d'un rapport rédigé par le vice-président Johnson, que Kennedy reçoit dans les premiers jours de mars 1963.

Kennedy et Johnson, deux adversaires politiques forcés de coopérer

Une fois les options analysées, le président Kennedy veut annoncer le programme au monde entier lors d'un discours. Cet annonce est prévue lors d'un déplacement à l'académie de l'US Air Force le 5 juin 1963. L'équipe du président se charge de préparer un beau discours, et tout le monde s'active pour que le maximum de compagnies aériennes, avec la Pan American de Juan Trippe en tête placent un maximum d'option dans la foulée pour sécuriser le marché de ce nouvel avion, et asseoir sa crédibilité face à Concorde. Beaucoup sont convaincus que la technologie américaine est largement supérieure aux technologies européennes, et que face au nouveau SST américain, Concorde ressemblera à un jouet pour enfant !

Kennedy sait également que Juan Trippe, le président de la fameuse "Pan American" pense poser des options sur Concorde, par mesure de sécurité : si le SST américain ne décolle pas, Pan Am ne sera pas à la traine. Comme il s'agit d'une option, et non d'une commande ferme, il pourra toujours annuler ses options plus tard pour acheter Boeing si besoin ! L'intention de Trippe est aussi de forcer le gouvernement à lancer son propre programme, sans quoi il n'hésitera pas à acheter des appareils étrangers. Après tout, la Panam est une compagnie privé, qui à des clients et des actionnaires à satisfaire !

Juan Trippe, l'homme qui a transformé la PanAm en une compagnie mondiale
Le 4 juin en milieu d'après-midi, juste la veille du discours que l'équipe de Kennedy à préparé sur le SST, une dépêche de l'Associated Press tombe :

"Pan American annonce son intention d'acheter six avions supersoniques "Concorde" au consortium européen, qui pourront traverser l'atlantique en deux heures et demi"

Les fameuses conversations...

Kennedy prend connaissance de la dépêche avant d'entrer dans une rage noire. Je peux vous dire que j'ai déjà écouté un certain nombres de cassettes présidentielles de cette époque…mais je n'ai jamais entendu John Kennedy aussi furieux que dans les 3 coups de fil qu'il va passer cette après-midi là. Les trois enregistrements déclassifiés récemment permettent de mieux comprendre pourquoi JFK tenait tant à cette commande de la Pan Am, et aussi de comprendre que les américains ne voulaient pas forcément de ce supersonique, mais on été contraints de lancer un programme en réponse à Concorde, principalement pour ne pas perdre leur avance technologique.

Le président va donc passer trois coup de fil : le premier au vice-président Johnson, le deuxième à l'administrateur de la FAA, Halaby, et le dernier au secrétaire des fiances, Douglas Dillon. (référence Dictabelt #21A, conversation #5 #1 #2, #3)

Kennedy et Halaby, l'administrateur de la FAA

Il est 16h10 lorsque Kennedy appelle Johnson, qui apprend la nouvelle du même coup…et kennedy ne mâche pas ses mots : "Je crois qu'il faut continuer, mais c'est stupide de faire l'annonce demain si il achète un avion européen, ça va donner l'impression que nous savons même pas quel est notre foutu marché"

Kennedy s'interroge surtout sur le timing choisit par Trippe pour faire son annonce. Johnson lui annonce qu'il ne sait rien mais que ce sont Halaby et Dillon qui ont les informations…la conversation se termine vite.

Il est 16h30 lorsque le président appelle Najeeb Halaby :

Najeeb Halaby, administrateur de la FAA, et pro SST

"Est-ce qu'il [Juan Trippe] savait que nous allions lancer notre programme" interroge le président, ce à quoi Halaby répond oui…mais qu'il ne sait pas si cette manœuvre est délibérée ou non...

Puis Kennedy explose "vous pouvez lui-dire qu'il vient de me donner le meilleur argument que j'ai jamais entendu pour qu'il n'y ait pas qu'une seule compagnie aérienne qui représente les Etats-Unis. Et là prochaine fois que je serai là, je vais vraiment donner un bon coup de vis sur la Panam, parce que ça nous la met bien profond, comment voulez-vous qu'on lance notre programme, dans lequel nous allons investir une fortune, et qui est vital pour les Etats-Unis" Il poursuit un peu plus loin, en disant que si PanAm ne change pas d'avis, "PanAm aura contribué à mettre les Etats-Unis en secopnde position dans le domaine aérien, sans parler du niveau financier. On lui fera les pires ennuis du monde, parce que rien ne me fera plus plaisir que de leur faire ça"

Halaby reste assez silencieux durant tout l'échange…il faut dire que ce n'est pas facile d'en placer une dans ces conditions. Kennedy ayant pu décharger sa rage et Halaby n'ayant pas beaucoup de réponses, la conversation se termine vite.

Kennedy va alors appeler son secrétaire au trésor (le ministre des finances chez les américains), Douglas Dillon.

Douglas Dillon, secrétaire au trésor

Dillon n'a pas encore vu la dépêche, il n'était pas au courant que Juan Trippe allait faire son annonce…ce qui ravive la colère de Kennedy, qui lui raconte l'affaire. Dillon explique que Juan Trippe était sous pression par Aerospatiale et BAC et que c'est sans doute la raison…

"Quelle genre de pression ? Pour ce p.. d'avion qui ne sera pas près avant six ans ? Alors même que le gouvernement américain allait s'engager dans un grand programme ? Où est-ce que cela nous mène ?"

Kennedy à même pardois du mal à finir ses phrases

"appelez-le Doug, dites lui qu'on est sacrément furieux à propos de ça..il savait que les Etats-Unis allaient…Nom de… je l'avais même marqué dans mon discours de demain"

A un moment, Dillon lance "mais il ne va pas acheter ces avions" "Une minute", interrompt le président 'j'ai la dépêche de l'AP sous les yeux "Pan Am […] annonce qu'elle a commandé six Concorde […] donc il va les acheter b.. de m…"

"Non j'ai vu le contrat […] ce sont des options d'achat" insiste Dillon

"Sauf que ce n'est pas ce que dit cette dépêche" !

"Il peut se désister pour 1,5 million de dollars" continue Dillon.

"Oh, hé bien il fera bien de faire un communiqué, parce que sinon le fait que j'annonce notre programme maintenant va sembler bizarre […] pourquoi est-ce qu'il voulait des options nom de … après tout si on lance notre programme…les français et les brits ne sont pas en si bonne position que cela…il vient juste de foutre 1,5 million de dollars par la fenêtre ! [...] Dites lui que cela ressemble à un acte délibéré pour nous avoir, et que ça assure des centaines de millions de dollars de perdus sur notre balance commerciale"

Kennedy se calme peu à peu, et va charger Dillon de délivrer le message à Trippe : "Faite lui comprendre qu'il nous a bien b.. là dessus [...] il [Trippe] a interêt à clarifier sa position d’ici la fin de la journée"

Le SST de boeing ne dépassera pas le stade de la maquette en bois...
Je ne connais pas la réaction de Juan Trippe aux coup de fil de Dillon...il est probable qu'il a réitéré son intention d'acheter américain si il y avait un SST américain de disponible.

Ce SST américain sera quand même lancé, un nouveau discours étant rédigé dans la nuit. Le projet que lance Kennedy est très ambitieux : fuselage en titane, capacité de voler à Mach 3, ailes à géométrie variable etc…beaucoup mieux que Concorde ? Sur le papier, oui !

Kennedy fera quand même son discours

Pan Am placera des options pour pas moins de 15 Boeing 2707, ce qui en faisait le plus gros client du supersonique américain. En 1971, après l'annulation du SST, et le fait que Juan Trippe sait que le gouvernement américain fera tout pour empêcher Concorde de voler au dessus de son territoire, Pan Am annule ses six options de Concorde, et n'aura jamais aucun appareil supersonique.

C'est finalement le 747 qui deviendra le roi des airs...et Halaby deviendra d'ailleurs président de la Pan Am quelques années après.
En mars 1971, les deux chambres du congrès rejettent le vote de fonds supplémentaires pour le programme SST, ce qui va de facto tuer le programme du Boeing 2707 dans l'œuf, alors que l'appareil n'existe que sous forme de maquette. Les européens seront donc les premiers à posséder un supersonique en vols commerciaux réguliers. Il ne sera pas forcément un succès non plus, et surtout ne préfigurera pas l'avenir.

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